Un article de Juan Arias, El Pais

Lula e DilmaAprès les violentes manifestations de ces derniers jours, Dilma Rousseff, la présidente de la République, a rencontré Lula da Silva, son prédécesseur, à São Paulo. Les journalistes auraient payé cher pour savoir ce que ces deux-là [issus du Parti des travailleurs, au pouvoir depuis 2003] ont bien pu bien se raconter alors que le pays tout entier était en ébullition.


Lula et Dilma ont été les acteurs de cette décennie de changements qu'a connue le Brésil, tant dans sur le plan social que sur le plan économique. Et en voyant chaque jour le Brésil consolider davantage sa position dans la région mais aussi sur la scène géopolitique mondiale, le monde entier a cru à un réveil du géant américain. On en était même venu à dire, peut-être avec une certaine grandiloquence, qu'il y avait un avant et un après Lula et Dilma dans l'histoire du Brésil.

La magie des statistiques offrait au reste du monde la vision d'un pays où le progrès était en marche : 30 millions de pauvres qui pouvaient enfin s'asseoir à la table des classes moyennes, un chômage inexistant, une croissance à faire pâlir d'envie les pays européens ; le tout avec la bénédiction de la communauté internationale, qui n'avait pas hésité à confier au Brésil l'organisation du Mondial de football et des Jeux olympiques.

Des enfants impertinents

Lula et Dilma étaient comme ces parents gonflés d'orgueil devant l'ascension sociale de leurs enfants, fiers de leur voir porter la cravate pour entrer à l'université, fiers de savoir qu'ils avaient dans la poche, en plus d'un téléphone portable, les clés d'une moto et peut-être même d'une voiture.

Mais les enfants ont grandi. Ils en savent plus sur la vie et la politique que leurs parents et ils maîtrisent mieux le labyrinthe endiablé des technologies de l'information. Et les enfants ont commencé à poser des questions à leurs parents. Des questions parfois très embarrassantes. Pire, ils ont été jusqu'à les contredire. Et même jusqu'à leur reprocher de ne pas leur avoir donné assez, quand ils ne leur jetaient pas au visage qu'ils ne leur avaient rien donné de bon, et que leur joujou ne marchait pas.

Le pire fut sans doute cette impertinence propre à tous les enfants qui grandissent à l'égard de leurs parents. Lula avait fait l'éloge du système de santé brésilien, le qualifiant de "presque parfait", une phrase qu'il préfère sans doute aujourd'hui oublier. Il avait même ajouté qu'on avait presque envie d'être malade pour pouvoir profiter des hôpitaux brésiliens**. Or les enfants qui ont été dans ces hôpitaux ont bien vu qu'il valait mieux être en bonne santé.

Le mirage du Mondial

Dilma et Lula se félicitaient d'avoir réussi à décrocher le Mondial de football et les Jeux olympiques, n'hésitant pas à faire de lourdes dépenses pour l'occasion. Ces événements devaient être une manne pour le pays, lui apporter bonheur et prospérité en plus d'une masse de touristes, expliquaient-ils.

Mais les jeunes qui prennent les bus hors de prix dans les grandes villes, qui doivent jouer des coudes – voire passer par la fenêtre – pour pouvoir monter et qui, de surcroît, courent le risque d'être victimes d'une agression ou d'un viol n'ont que faire de ces stades flambant neufs. Comble de l'ingratitude, ils ont commencé à dire qu'ils pouvaient "se passer du Mondial mais pas de transports, d'écoles ni d'hôpitaux dignes de ce nom". Et ce sont tous ces sujets et bien d'autres encore soulevés lors des manifestations dont Dilma et Lula ont dû débattre, alors que le dollar repartait à la hausse et que la bourse dégringolait.

Certains enfants ont poussé le manque de reconnaissance jusqu'à réclamer le départ de Dilma sur Internet. Et plus de 140 000 personnes s'étaient ralliés à cette demande dès le lendemain. Imagine-t-on un enfant en pleine crise de rébellion exiger le départ de ses parents du domicile familial ? C'est profondément injuste. J'ignore si nous allons connaître les fruits de cette rencontre et ce qu'ils vont dire à leurs enfants. A ces jeunes qui, pour protester et trouver leur place dans la société, n'ont plus besoin d'être affiliés à un parti ou à un syndicat ni d'être pris par la main pour manifester contre les patrons.

Ils ont acquis leur autonomie et surtout ils jouissent d'une bien plus grande liberté. "Nous n'avons pas besoin d'appartenir à un parti pour nous indigner et protester", pouvait-on lire ce matin sur Facebook. Selon un sondage, 80 % des 65 000 personnes descendues dans la rue à Sao Paulo n'appartenaient à aucun parti.

Une crise passionnante

"Mon gouvernement est attentif aux demandes de changement et de justice sociale", a déclaré Dilma. "Ces voix seront entendues." Un peu comme ces parents qui parlent entre eux de leurs enfants récalcitrants et qui se rassurent en disant qu'il faut "rester à l'écoute." Dilma et Lula sont sortis de cet entretien avec cette même volonté d'écoute et de dialogue. Cela ne fait aucun doute. La plus grande peur des parents, c'est que les enfants rompent le dialogue. Et peut-être préfèrent-ils les laisser s'exprimer.

Le Brésil traverse une crise difficile mais passionnante. Et cette contestation, qui a déjà embrasé le pays tout entier, pourrait peut-être même avoir des retombées positives sur les autres pays du continent. C'est souvent dans les familles où règnent un calme apparent que surviennent les plus grandes tragédies. Mieux vaut exprimer sa colère que la ravaler, nous disent les psychologues. Or dans ce domaine, Dilma et de Lula n'ont de leçons à recevoir de personne.

Qui, mieux que ces deux fortes personnalités, pourrait guider ces enfants rebelles vers un âge adulte de la politique qui prendrait en compte le fait qu'on ne peut plus faire de la politique comme avant, et que les jeunes veulent être les acteurs de ce qui est en train de naître et non les fossoyeurs d'un monde moribond. Quant à la dangereuse tentation de mettre à la porte ses géniteurs par la force, la politique a beau être en train de changer, il n'existe en démocratie qu'un seul mode d'action légitime : des élections libres.***

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Commentaires de l'auteur de ce blog.

** Phrase que Lula a doublement regrettées car quand il fut victime de son cancer de la gorge (actuellement en rémission, et on ne peut que souhaiter que cette rémission évolue en guérison complète) il a pour lui même choisi, comme tous ceux qui en ont les moyens au Brésil, un hôpital privé pour se faire soigner. Ce que l'opinion a remarqué, et ne s'est pas gênée pour le lui signaler.

*** Des élections libres... Bien sûr, et personne parmi les manifestants ne dit le contraire. Encore faudrait-il que ces élections puissent vraiment changer la donne et le système institutionnel est tel que droite comme gauche ne peuvent se passer du PMDB dont la seule ambition est de demeurer au pouvoir et de maintenir la place de ses caciques, aussi infects soient-ils: Sans lui, pas de majorité parlementaire! C'est ainsi que Dilma dont on ne doute pas qu'elle n'éprouve rien d'autre que du mépris pour lui dut composer, comme Lula avant, avec José Sarney, image même du népote corrompu.

Sinon, je pense que malgré la justesse des revendications et le bien fondé des exigences de cette jeunesse, j'ai un peu de compassion pour Dilma qui, à cet âge, luttait contre la dictature (elle fut arrêtée et torturée) et qui doit être complètement déstabilisée de se sentir "hors du coup".